Quand les mots viennent après le silence

Un enfant peut avoir beaucoup à dire sans savoir comment commencer. Entre ce qu’il ressent et ce qu’il parvient à raconter, il y a parfois un silence. Comment lui laisser une place pour s’exprimer, sans transformer notre envie de comprendre en interrogatoire ?
« Rien » ne raconte pas toujours toute la journée
« Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? »
« Rien. »
Voilà une journée entière résumée en quatre lettres. Des heures de classe, une récréation, des rencontres, peut-être une contrariété : rien. De quoi laisser l’adulte perplexe devant l’efficacité du compte rendu.
Nous aimerions en savoir davantage. Alors nous précisons, nous relançons, nous proposons des réponses :
« Tu t’es disputé avec quelqu’un ? »
« Quelqu’un t’a dit quelque chose ? »
« Tu es triste ? »
Nos questions partent souvent d’une intention attentionnée. Pourtant, à force de vouloir ouvrir la conversation, nous pouvons finir par en occuper tout l’espace.
Ce « rien » peut simplement vouloir dire : je suis fatigué. Je voudrais passer à autre chose. Je n’ai pas envie de raconter maintenant. Ou encore : quelque chose me travaille, mais je ne sais pas comment te le dire.
Avant de chercher ce que le silence cache, il faut accepter que nous ne le savons pas encore.
Trouver les mots demande parfois un détour
Nous demandons aux enfants de nommer leurs émotions, de raconter précisément les événements et d’expliquer leurs réactions. Ce sont des apprentissages utiles. Mais nous oublions parfois que nous-mêmes, adultes, sommes capables de répondre « ça va » avec un remarquable aplomb alors que rien ne va vraiment.
Ressentir quelque chose et pouvoir en parler sont deux expériences différentes.
Comment raconter une scène dont on n’a pas compris tous les enjeux ? Comment expliquer que l’on a ri avec les autres, puis regretté ? Comment dire que l’on voudrait rester dans un groupe qui nous fait pourtant du mal ?
Les mots arrivent parfois dans le désordre. Une phrase commence, s’interrompt, reprend le lendemain. Un détail apparemment secondaire apparaît avant ce qui nous semble essentiel.
L’écoute consiste aussi à supporter ce récit imparfait, sans le corriger trop vite pour qu’il entre dans nos cases.
Une histoire peut offrir un premier passage
C’est l’une des raisons pour lesquelles les récits m’intéressent autant.
Un personnage donne quelque chose à regarder ensemble. Nous pouvons parler de ce qu’il vit, de ce qu’il aurait pu faire, de la personne vers laquelle il pourrait se tourner.
« À ton avis, pourquoi Léa ne dit-elle rien ? »
Cette question laisse davantage de distance que : « Est-ce qu’il t’arrive la même chose ? »
L’enfant peut rester dans l’histoire. Il peut aussi faire un rapprochement avec sa propre vie. Ce rapprochement lui appartient : nous n’avons pas besoin de le provoquer à chaque page.
Dans mon travail autour de Spoutnik et Léa – Ensemble contre le harcèlement scolaire, je souhaite proposer cette possibilité : une histoire à partager, à discuter, et parfois à reprendre plus tard.
La lecture peut donner un point de départ à une conversation. Elle peut également rester un moment agréable passé ensemble. Cela a déjà sa valeur.
Laisser une porte ouverte, sans attendre derrière
Pour accompagner un enfant qui parle peu, quelques phrases simples peuvent laisser une place :
« Tu peux m’en parler maintenant ou plus tard. »
« Tu n’as pas besoin de tout raconter d’un seul coup. »
« Si tu préfères, tu peux commencer par l’écrire ou me le montrer. »
Un dessin, quelques mots sur une feuille, une conversation pendant une promenade peuvent offrir d’autres façons de commencer. Il ne s’agit pas ensuite de chercher un message caché dans chaque couleur ou chaque trait : mieux vaut demander à l’enfant ce qu’il souhaite en dire.
Et lorsqu’il commence à raconter, nous pouvons prendre le temps d’écouter avant de proposer une solution.
« Merci de me l’avoir dit. »
« Qu’est-ce que tu voudrais que je comprenne ? »
« Qu’est-ce qui t’aiderait maintenant ? »
Nous n’avons pas toujours besoin d’une question supplémentaire. Parfois, une pause permet simplement à la phrase suivante d’arriver.
Respecter le silence ne signifie pas laisser l’enfant seul
Il existe cependant une limite essentielle : attendre les mots ne doit pas devenir attendre pour agir.
Si un enfant dit qu’il subit des violences, ou si une situation fait craindre pour sa sécurité, les adultes doivent prendre ce qui se passe au sérieux et chercher les relais adaptés. Il n’a pas à fournir un récit parfaitement ordonné pour être écouté et protégé.
Nous pouvons lui expliquer ce que nous allons faire et avec qui nous allons prendre contact. Mieux vaut éviter de promettre un secret absolu que nous ne pourrions pas garder si sa protection exigeait de l’aide.
Laisser du temps à la parole et prendre ses responsabilités peuvent aller ensemble.
Après les premiers mots, rester présent
Une confidence peut nous bouleverser. Nous voudrions aussitôt comprendre toute l’histoire, identifier les responsables, réparer.
Mais la conversation peut avoir besoin de plusieurs temps. Après les premiers mots, il y a aussi le lendemain : reprendre des nouvelles, tenir ce que l’on a promis, vérifier que l’enfant sait vers qui se tourner.
Je crois que nos histoires peuvent contribuer à cette attention. Elles offrent des personnages auxquels penser, des situations à interroger et des phrases que l’on peut emprunter lorsque les siennes manquent encore.
Lorsqu’un enfant trouve enfin quelques mots, notre réponse n’a pas besoin d’être brillante.
Il faut surtout qu’il puisse constater que nous sommes là — et que nous le serons encore après l’avoir entendu.
Pour prolonger cette réflexion, découvre Spoutnik et Léa et mes livres jeunesse, ainsi que les ressources gratuites pour accompagner la lecture.











