Harcèlement scolaire : un mot trop étroit pour une responsabilité collective

183:917447290 • 3 septembre 2026

À force de qualifier le harcèlement de « scolaire », nous risquons d’en faire la propriété de l’école. Pourtant, cette violence ne naît pas toujours entre les murs d’une classe et ne s’arrête pas à la grille de l’établissement. L’école a une responsabilité essentielle, mais elle ne peut ni prévenir ni combattre seule un phénomène qui concerne toute la société.

Le harcèlement ne met pas son cartable le matin


À 8 h 30, le harcèlement entre dans l’école avec les enfants. Il arrive chargé de ce qu’ils ont vu, entendu, appris ou subi ailleurs : à la maison, dans la rue, au sein de leur groupe d’amis, devant un écran ou sur les réseaux sociaux.


À 16 h 30, il ne reste pas sagement assis dans une salle de classe en attendant le lendemain. Il repart dans les poches, les téléphones et parfois jusque dans les chambres.


C’est pourtant presque toujours sous le nom de « harcèlement scolaire » que nous le désignons. L’expression est pratique, connue et juridiquement reconnue. Mais elle peut aussi créer un malentendu : en accolant systématiquement le phénomène à l’école, nous finissons par laisser croire que celle-ci en serait l’origine, l’unique terrain et, par conséquent, la seule responsable.


Or le mot « scolaire » indique d’abord un contexte. Il ne délivre pas un titre de propriété.


Ce que le mot dit — et ce qu’il risque de masquer


Le Code de l’éducation protège les élèves contre les faits de harcèlement commis « au sein de l’établissement d’enseignement ou en marge de la vie scolaire ». Cette dernière précision est capitale : la loi elle-même reconnaît que les violences peuvent déborder largement de l’enceinte scolaire tout en continuant d’affecter la scolarité, la santé et la dignité de l’enfant.


Le ministère de l’Éducation nationale définit d’ailleurs le harcèlement comme une violence répétée, verbale, physique ou psychologique, qui « se retrouve aussi au sein de l’école ». Là encore, les mots comptent : elle s’y retrouve, elle ne s’y fabrique pas nécessairement.


Parler de harcèlement scolaire reste donc utile pour identifier une forme précise de violence entre élèves et rappeler les obligations de l’institution. Mais l’expression devient réductrice dès qu’elle enferme notre raisonnement dans l’équation suivante :


| Le harcèlement se déroule à l’école, donc le harcèlement est uniquement le problème de l’école.


C’est un raisonnement confortable. Chacun peut alors déposer sa part de responsabilité devant le portail et repartir les mains propres. L’institution est sommée de tout résoudre ; les familles, les plateformes numériques et la société peuvent s’indigner depuis le trottoir.


Pendant ce temps, l’enfant continue de traverser seul la rue.


Un phénomène social avant d’être une rubrique administrative


Le harcèlement repose sur une répétition, un déséquilibre de pouvoir, l’isolement progressif d’une victime et, très souvent, la présence d’un groupe qui regarde, encourage, relaie ou se tait.


Ces mécanismes ne sont pas étrangers au monde que les adultes ont construit. Nous vivons dans une société qui classe, compare et expose. L’apparence, la performance, la possession et la visibilité y deviennent facilement des mesures de la valeur d’une personne. Les réseaux sociaux ajoutent leurs compteurs : nombre d’abonnés, réactions, partages, commentaires. L’humiliation elle-même peut devenir un spectacle consommé en quelques secondes.


Cela ne signifie évidemment pas que la société de consommation produirait mécaniquement des enfants harceleurs. Les trajectoires individuelles sont plus complexes. Mais il serait pour le moins audacieux d’exiger des enfants qu’ils cultivent spontanément l’empathie après leur avoir présenté la compétition, la domination et la popularité comme les grandes disciplines olympiques du monde adulte.


Les enfants n’inventent pas seuls la cruauté, le mépris de la différence ou la prise de pouvoir. Ils les observent, les expérimentent, parfois les subissent, puis peuvent les reproduire dans leurs propres groupes.


L’UNESCO décrit justement le harcèlement comme un processus social caractérisé par un déséquilibre de pouvoir, influencé à la fois par des normes sociétales et institutionnelles. Autrement dit, il n’existe pas dans une éprouvette posée sur le bureau d’un directeur d’école. Il se développe dans un écosystème où interagissent l’enfant, ses pairs, sa famille, l’établissement, le numérique et la société.


L’école n’est ni coupable de tout ni innocente par définition


Élargir la responsabilité ne doit jamais servir à déresponsabiliser l’Éducation nationale.


L’école occupe une place particulière : elle rassemble quotidiennement les enfants, structure les groupes, organise les espaces et les temps collectifs, et reçoit les premiers signes visibles de nombreuses situations. Elle possède donc un devoir irremplaçable de prévention, de vigilance, de détection et de protection.


Un changement de comportement, un élève soudain isolé, des affaires détériorées, des absences répétées, une chute des résultats, des passages fréquents à l’infirmerie ou certaines plaisanteries que tout le monde semble trouver normales peuvent constituer autant de signaux. Ils ne prouvent pas toujours l’existence d’un harcèlement, mais ils méritent mieux qu’un haussement d’épaules.


Il faut également reconnaître que des enseignants, des personnels de vie scolaire, des directions et des professionnels de santé scolaire agissent chaque jour, souvent avec conviction et parfois avec des moyens insuffisants. Confondre ces personnes avec les lourdeurs de leur institution serait injuste et stratégiquement absurde.


Mais l’existence de professionnels engagés ou de dispositifs nationaux ne garantit pas que tous les signaux soient correctement interprétés, que chaque parole soit accueillie ou que toutes les situations reçoivent une réponse assez rapide. Une institution peut avoir des protocoles impeccables sur le papier et conserver, sur le terrain, quelques angles morts suffisamment vastes pour qu’un enfant s’y perde.


L’école ne doit donc pas être désignée comme la source unique du fléau. Elle ne peut pas davantage être considérée comme une simple scène louée à la société, sans responsabilité sur ce qui s’y joue.


Quand le silence institutionnel devient lui-même une question


Depuis plus d’un an, je tente de proposer des interventions dans des écoles autour du harcèlement, de la parole des enfants, du rôle des témoins et de la confiance envers les adultes. Mes démarches directes auprès d’établissements et de représentants de l’institution restent, pour l’essentiel, sans réponse.


Ce silence ne prouve pas que les enseignants seraient indifférents ni que toute l’Éducation nationale refuserait de se remettre en question. Il peut s’expliquer par la surcharge des équipes, la complexité des circuits de décision, la prudence envers les intervenants extérieurs ou la profusion des sollicitations reçues.


Mais lorsqu’il se répète, il devient malgré tout un sujet.


Comment prétendre ouvrir la parole des enfants si l’institution peine elle-même à répondre aux propositions de dialogue ? Comment promouvoir la coopération tout en donnant parfois l’impression que les idées extérieures doivent montrer patte blanche devant une porte qui ne s’ouvre jamais ?


La question n’est pas de savoir si une proposition doit systématiquement être acceptée. La réponse peut être négative, et elle peut être argumentée. Le véritable problème est l’absence d’échange. Car le silence institutionnel finit par reproduire, à une autre échelle, ce que nous demandons précisément aux enfants de ne plus faire : voir, entendre, puis passer son chemin.


La responsabilité n’est pas la culpabilité


Pour sortir de cette impasse, il faut cesser de confondre responsabilité et culpabilité.


Dire que les parents ont un rôle ne revient pas à les accuser d’avoir engendré le harcèlement. Ils doivent pouvoir repérer les changements chez leur enfant, écouter sans minimiser, encadrer les usages numériques et accepter aussi l’idée difficile que leur enfant puisse être victime, témoin ou auteur de violences.


Dire que l’école a un rôle ne signifie pas que chaque enseignant est personnellement responsable de tout ce qui survient entre les élèves. Cela signifie que l’institution doit donner à ses professionnels du temps, des outils, une formation, des procédures lisibles et la possibilité de travailler avec des partenaires extérieurs.


Dire que les témoins ont un rôle ne consiste pas à faire peser sur leurs épaules d’enfants la réparation d’un système entier. Il s’agit de leur montrer qu’ils peuvent demander de l’aide sans devenir eux-mêmes des cibles et que leur silence, souvent dicté par la peur, n’est pas une fatalité.


Enfin, dire que la société a un rôle oblige les adultes à regarder ce qu’ils transmettent. On ne peut pas célébrer partout les rapports de force, l’humiliation publique et la victoire à tout prix, puis découvrir avec stupeur que ces codes franchissent aussi la grille de l’école.


Passer du renvoi de responsabilité à l’alliance


Les connaissances disponibles conduisent vers une approche globale : associer les élèves, les familles, les équipes éducatives, les professionnels de l’accompagnement, les associations, les collectivités et les acteurs du numérique. L’UNESCO parle d’une approche mobilisant l’ensemble de l’éducation et reliée à la communauté plus large.


Cette alliance ne dilue pas les responsabilités. Elle les précise.


L’école doit prévenir, détecter, protéger et agir. Les familles doivent écouter, accompagner et coopérer. Les professionnels extérieurs peuvent apporter d’autres outils, d’autres langages et des espaces de parole complémentaires. Les pouvoirs publics doivent soutenir les équipes et évaluer les dispositifs. Les plateformes doivent cesser de se comporter comme si les violences qu’elles amplifient relevaient uniquement du mauvais caractère de leurs utilisateurs.


Et nous tous, adultes, devons interroger le monde relationnel que nous donnons à imiter aux enfants.


Faut-il alors changer de mot ?


Je ne propose pas de supprimer l’expression « harcèlement scolaire ». Elle est comprise du public, utile juridiquement et nécessaire pour rappeler les devoirs de l’institution.


Je propose de changer ce que nous plaçons derrière elle.


Nous pourrions parler plus souvent de « harcèlement entre pairs lié à la vie scolaire » ou, plus simplement, rappeler chaque fois que le harcèlement dit scolaire est un phénomène social qui trouve dans l’école l’une de ses principales scènes, mais non son unique origine.


Le changement de vocabulaire ne fera pas, à lui seul, bouger le mammouth. Les mots n’ont jamais suffi à déplacer une institution de cette taille ; il leur faudrait au minimum quelques roulettes. Mais ils peuvent modifier la façon dont nous répartissons les rôles et construisons les réponses.


Le harcèlement dit scolaire ne naît pas au portail de l’école et ne disparaît pas à la sonnerie. L’Éducation nationale n’en est pas propriétaire, mais elle conserve le devoir d’agir lorsqu’il s’y déploie.


Elle n’est pas seule responsable. Elle ne peut pas davantage agir seule.


Ouvrir la parole plutôt que chercher un coupable unique


C’est dans cet esprit que j’ai écrit Spoutnik et Léa – Ensemble contre le harcèlement scolaire. Non pour apporter une leçon supplémentaire ni une solution magique, mais pour proposer une histoire à hauteur d’enfant et un support de dialogue pour les adultes.


Un livre ne réglera jamais, à lui seul, le harcèlement. Une intervention ponctuelle non plus. Mais une histoire peut rendre certains mots possibles, aider un témoin à comprendre son rôle, permettre à un enfant de reconnaître ce qu’il traverse et donner à un adulte une occasion de mieux écouter.


La lutte contre le harcèlement ne progressera pas en recherchant un propriétaire du problème ou un coupable commode. Elle progressera lorsque chacun acceptera sa part de responsabilité et que l’enfant cessera d’être le messager épuisé circulant entre des adultes qui se renvoient le dossier.


Le harcèlement est l’affaire de tous. Sa prévention doit enfin le devenir.




Stéphane Rallier est auteur, conférencier-intervenant et fondateur des Éditions L’ESSOR. Il est l’auteur de Spoutnik et Léa – Ensemble contre le harcèlement scolaire, un ouvrage destiné aux enfants de 8 à 11 ans et conçu comme un support de dialogue pour les familles et les professionnels.


Sources et prolongements


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Salon du livre de Arzens
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Stéphane Rallier sera au Salon du Livre d’Arzens le 14 juin pour présenter Spoutnik et Léa, roman jeunesse sur le harcèlement scolaire, avec guide pour adultes.
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Inspiré de mon travail en médiation animale, Spoutnik et Léa est un livre qui aide enfants et adultes à comprendre et surmonter le harcèlement scolaire.
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