Quand les enfants parlent avec des mots d’adultes
Pourquoi écrire ce texte aujourd’hui ?
Depuis plusieurs années, au fil des rencontres avec des enfants, des parents, des enseignants et des professionnels de l’accompagnement, une même question revient, lancinante :
que disent vraiment les enfants à travers leurs mots, leurs comportements, leurs silences ?
Cet article est né de cette interrogation. Il ne cherche ni à désigner des coupables, ni à proposer des solutions miracles, mais à poser un regard lucide et humain sur la transmission, les violences ordinaires, le harcèlement scolaire et la responsabilité collective que nous portons, en tant qu’adultes.
Transmission, violences ordinaires et responsabilité collective
Les enfants ne naissent ni violents, ni haineux, ni harceleurs.
Ils apprennent.
Ils observent.
Ils répètent.
Cette réalité dérange parce qu’elle nous oblige à regarder ailleurs que vers l’enfant lui-même. Elle nous oblige à regarder
le système dans lequel il grandit. La famille, l’école, les institutions, les médias, les réseaux sociaux, les silences comme les cris : tout ce qui circule autour de lui finit, tôt ou tard, par s’imprimer.
L’approche systémique le rappelle sans relâche : un enfant n’est jamais isolé. Il est pris dans des réseaux de relations, de loyautés visibles et invisibles, de transmissions conscientes et inconscientes. Il est un
récepteur sensible de ce que les adultes déposent, parfois sans s’en rendre compte.
Des mots d’adultes dans des bouches d’enfants
Depuis plusieurs années, un constat s’impose avec une force inquiétante : les enfants parlent de plus en plus avec des mots qui ne sont pas les leurs.
Insultes sexuelles, propos humiliants, violences verbales extrêmes, rapports de domination… Ce langage n’est pas né dans les cours de récréation. Il circule ailleurs. Il descend. Il se transmet.
Dans certaines familles, la violence verbale est banalisée. Dans l’espace public, le débat s’est durci, clivé, parfois déshumanisé. Sur les réseaux sociaux, la transgression est récompensée par la visibilité. Et les enfants, comme toujours, observent et apprennent.
Ils ne mesurent pas encore la portée de ces mots, mais ils en ressentent la charge. Le langage devient alors un outil de pouvoir, de défense ou d’attaque, bien avant d’être un outil de pensée.
Le harcèlement scolaire : symptôme d’un système
Le harcèlement scolaire n’est pas un problème isolé, ni un simple dysfonctionnement relationnel entre enfants. Il est le miroir d’une société en tension, où la domination, l’humiliation et la mise à l’écart sont parfois normalisées.
L’enfant harcelé porte souvent bien plus que ce qui se joue à l’école. Il porte des violences symboliques, des exclusions silencieuses, des injonctions contradictoires. L’enfant harceleur, lui, rejoue des modèles observés, sans toujours en avoir conscience.
Dans cette lecture systémique, il ne s’agit pas de désigner des coupables simples, mais de comprendre les dynamiques à l’œuvre. Comprendre pour pouvoir agir autrement.
La parole de l’enfant : fragile et essentielle
Un enfant ne parle pas comme un adulte. Sa parole est parfois fragmentée, hésitante, confuse. Elle n’obéit pas aux codes de la logique adulte ni aux exigences institutionnelles.
Et pourtant, cette parole est précieuse.
Lorsqu’un enfant évoque un comportement déplacé, une violence, un malaise, il ne raconte pas une histoire : il tente de survivre psychiquement à ce qu’il vit. Lui demander un récit parfait, cohérent, chronologique, c’est souvent lui demander l’impossible.
Reconnaître la parole de l’enfant, c’est accepter son imperfection. C’est entendre ce qui se dit entre les mots, dans les silences, dans les symptômes.
Violences sexuelles et silences organisés
Lorsqu’il s’agit d’abus sexuels, la responsabilité adulte est encore plus engagée. Trop souvent, le doute se déplace vers l’enfant. Trop souvent, l’institution cherche à se protéger avant de protéger.
Un enfant qui parle ne cherche pas à détruire. Il cherche à être cru, entendu, protégé.
Le silence, le déplacement du problème, la minimisation des faits ont des conséquences lourdes, parfois irréversibles. Là encore, le problème n’est pas l’enfant. Il est dans ce que les adultes font — ou ne font pas — de sa parole.
Transformer la transmission
La transmission n’est pas figée. Ce qui se transmet peut évoluer.
Les enfants peuvent aussi apprendre d’autres langages : celui de l’empathie, du respect, de la coopération, de la régulation émotionnelle. Mais cela suppose des adultes capables d’incarner ce qu’ils souhaitent transmettre.
On ne transmet pas ce que l’on dit. On transmet ce que l’on vit.
Créer des espaces de parole sécurisés, accepter le doute, reconnaître nos propres limites, ralentir le flux des mots violents : tout cela participe à une transformation possible.
Un monde meilleur, pas parfait
Un monde meilleur pour les enfants ne sera jamais parfait. Et heureusement.
La perfection n’existe pas. Une société parfaite serait figée, incapable d’évoluer. Ce sont nos imperfections reconnues, questionnées, travaillées qui permettent le mouvement.
Les enfants n’attendent pas des adultes infaillibles. Ils ont besoin d’adultes responsables, capables de se remettre en question, de réparer, d’écouter.
Regarder le miroir
Les enfants ne sont pas le problème à résoudre. Ils sont le miroir qui nous est tendu.
Ce qu’ils expriment — par leurs mots, leurs comportements, leurs silences — parle de notre monde. À nous de décider si nous voulons détourner le regard… ou utiliser ce miroir pour faire évoluer nos manières de penser, de parler et d’agir.
L’avenir ne sera jamais parfait. Mais il peut être plus conscient. Plus humain. Plus protecteur.
Et cela commence aujourd’hui, dans la façon dont nous choisissons d’écouter les enfants.
Pour aller plus loin
Si ces réflexions résonnent, elles se prolongent à travers mes écrits et mes interventions autour de la protection de l’enfance, du harcèlement scolaire et de la résilience.
J’écris notamment des livres jeunesse à visée thérapeutique, conçus comme des supports de dialogue entre enfants et adultes, ainsi que des articles et conférences pour accompagner parents, enseignants et professionnels.
L’objectif n’est pas d’apporter des réponses toutes faites, mais de créer des espaces de parole sécurisés, où chacun peut comprendre, ajuster et faire évoluer ses pratiques.
Parce que protéger les enfants commence toujours par une chose simple et exigeante à la fois : les écouter vraiment.
Les enfants ne sont pas le problème à résoudre. Ils sont le miroir qui nous est tendu.
Ce qu’ils expriment — par leurs mots, leurs comportements, leurs silences — parle de notre monde. À nous de décider si nous voulons détourner le regard… ou utiliser ce miroir pour faire évoluer nos manières de penser, de parler et d’agir.
L’avenir ne sera jamais parfait. Mais il peut être plus conscient. Plus humain. Plus protecteur.
Et cela commence aujourd’hui, dans la façon dont nous choisissons d’écouter les enfants.











